Colloque AD-PA du 10 décembre 2015

Le devenir des établissements - Vers une dissolution des structures ?


Je suis arrivé à Montluçon la veille au soir. Presque quatre heures de route. Brouillard, nuit, nuit et brouillard… Une galère pour trouver l’hôtel (un B&B paumé au fin fond d’une zone commerciale péri urbaine). C’est la secrétaire de l’EHPAD qui a choisi pour moi. Je lui avais demandé de me dénicher quelque chose tout prêt de la salle de conférence.

 

Question prix ? Je l’ai laissé faire. Elle connaît tout comme moi l’état du compte administratif…

 

Question chambre ? C’est sommaire, mais dormable. Détail amusant : bien qu’à deux places, le lit n’a qu’un oreiller. Cela crée un déséquilibre dans mon espace visuel. A défaut de trouver cela chic, je trouve cela chiche et je m’en amuse. Au fond cela me rassure et le contraire m’aurait gêné. Impossible de ne pas me sentir moralement dépositaire de l’argent de mes résidents. Impossible de me la jouer VIP à leurs frais…

 

Question proximité c’est réussi. Passée la haie de thuyas qui borde l’hôtel, on voit se dessiner à quelques centaines de mètres, tout au bout d’un parking désert,  une masse grise immense : le Centre Athanor ou se tiendra le colloque.

 

Jour J, 8H30, brouillard et froid de canard. Après un Flunch bien gras et une nuit sans saveur, je franchis les portes du palais des congrès de Montluçon. D’entrée, je suis accueilli, identifié, badgé. J’ai à peine le temps de porter mon regard sur les multiples stands qui meublent le hall immense dans lequel je me trouve. Une hôtesse vient à ma rencontre pour me proposer un café. Le froid, un peu de fatigue, des réminiscences douceâtres de la sauce accompagnant les crudités de la veille me pousse à décliner poliment son offre…

 

Un flot continu d’arrivants se presse à l’accueil puis se disperse par petits groupes autours des stands commerciaux. Planter là au milieu, je scrute les visages, espérant accrocher du regard des traits familiers. Peine perdue. Le hall n’en fini pas de se remplir. Agrippé à ma sacoche, perdu parmi deux à trois cents collègues, et à la recherche d’une contenance, j’essaie tout au long d’un parcours improbable de fixé mon attention tantôt sur les présentoirs de lits médicalisés, les pubs de compléments alimentaires, et  les étals de vêtements professionnels. Seul le déballage d’un éditeur spécialisé parvient à mettre enfin un terme à ma déambulation.

 

Alors que je parcours la quatrième de couverture d’un bouquin au titre accrocheur, je perçois soudain une forte présence à proximité. Ca y est, voilà un visage qui me dit quelque chose ! Yes ! C’est lui ! Pas l’ombre d’un doute ! Ce personnage assuré, posé là, à deux mètres de moi, c’est Pascal CHAMPVERT, le Président de l’AD-PA. Pas une hésitation, je me lance, et je l’aborde :

 

- Bonjour, Pascal CORNIOT, nouveau correspondant du Lot…

 

Son visage s’éclaire.

 

-          Toi aussi tu t’appelles Pascal ! Super ! Viens, je vais te présenter.

 

Quelques mètres et une dizaine de poignées de main après, nous plaisantons sur nos prénoms qui marquent une époque. Même prénom, même époque (juste un an d’écart) cela suffit à créer un début de lien, mais… Il est neuf heures, début du colloque, on entre dans la salle, il s’assied à la tribune, je me pose au deuxième rang, c’est parti !


Le premier round se joue avec Alain ROQUEJOFFRE sociologue. On décolle direct !

 

"L’institution pose la question du dedans et du dehors. Qui est-ce qui est dedans ? Qui est-ce qui est dehors ? Opposition entre le dehors, milieu ouvert, et le dedans, milieu fermé… Etudions tout d’abord les terminologies : avant guerre, l’hospice, après guerre, la maison de retraite. En 1975 on parle de résidence, puis à la fin des années 1990 on invente l’EHPAD : le sigle qui masque les réalités…

 

On décortique ?

-          Etablissement : un terme anodin…

-          Hébergement : un terme qui introduit une notion de séjour temporaire (rien de méchant…).

-          Personnes Agées Dépendante… Un côté fascisant dans l’appellation… On met de côté, en internement, des personnes qui présentent des caractéristiques communes qui ont une connotation dévalorisante, et on les regroupe à part, en catégorie, au nom de ces caractéristiques communes…

 

Telle une entité fasciste...

 

L ‘institution façonne les individus, rejette la singularité de la personne et produit des catégories. L’institution recherche l’organisation parfaite (celle où il n’y a pas de résidents), renforce la division du travail, génère de la violence (maltraitance), met en opposition besoin et désir, sujet et catégorie".


On enfonce le clou avec Didier MARTZ, philosophe qui attaque à nouveau sur l’appellation EHPAD : "le sigle est une pratique d’évacuation du sens. Comment peut-on prétendre que le résident d’un EHPAD puisse se sentir chez lui ? Lorsque l’on vie dans son chez-soi on habite un lieu, et habiter un lieu ce n’est pas y résider…

Associer «personne âgée » et «dépendance» est discriminatoire. En ce qui concerne la notion de dépendance, nous sommes tous dépendants, il n’est pas nécessaire pour cela d’être âgé. Quant à la personne, son existence se caractérise notamment par sa singularité qui est un de ses attributs. Dire qu’une personne est une personne est insuffisant. Par exemple un lavabo à trois attributs : un robinet, une vasque, un siphon. Si on lui retire un de ces trois attributs, ce n’est plus un lavabo. Une personne à laquelle on retire sa singularité n’est plus une personne. Entendons Pascal : «Qu’est-ce qu’il reste de nous quand nous avons perdu ce qui fait de nous une personne ? ».

 

L’EHPAD est de plus un phénomène concentrationnaire (on regroupe dans des endroits des personnes qui présentent des caractéristiques communes).

 

Si l’on rajoute les effets induits sur l’institution par la notion de commerce, la course au résultat, la recherche de la performance, la normalisation à outrance et le tout sécuritaire, on participe, tout en croyant même bien faire (la division du travail permet de s’exonérer du résultat global) à l’avènement d’un désastre. Dans ces conditions, l’EHPAD n’a pas d’avenir humainement acceptable. On peut citer Lao Tseu : «Quand on invente le bateau on invente en même temps le naufrage»".

 

Des voix s’élèvent dans l’assistance. Un collègue proteste «Je dirige un EHPAD où tout est fait pour respecter la singularité des résidents. Je ne dirige pas un camp de concentration ! ». Didier MARTZ répond que nous sommes malgré nous partie prenante d’un système et que nous sommes bordés de pièges inévitables. C’est la conception même de l’institution qui nous contraint.


Le discours à plombé l’ambiance. Personnellement j’ai adoré. Histoire d’alléger la sauce, un comédien remonte l’allée centrale, déguisé en Molière, et traînant derrière lui une sono à roulette qui diffuse la «très aérienne» Sarabande de Haendel. On passe tranquillement du génocide aux obsèques et c’est génial car ce n’est qu’un prétexte pour renaître. Le signal de la remontée vient de la lecture d’un texte écrit par un résident d’EHPAD. C’est beau, c’est bien dit, c’est bien lu. Mis en verve par le comédien, le texte met du baume au cœur, l’artiste devient un embaumeur, tout se tient :

 

« Quand arrive le crépuscule de la vie. Que les jambes ne supportent plus un corps trop fatigué… Que la mémoire se perd dans un gouffre profond et sans fin … Que votre belle demeure chargée de tant de souvenirs devient un labyrinthe inextricable, truffé d’embûches… Que le sommeil, bien trop court, est peuplé d’affreux cauchemars… Que l’appétit devient une aversion et que les mets les plus fins n’ont plus ni goût, ni saveur. Alors, tout désemparés, vous tombez dans le désarroi et l’expectative !

 

Partir ! Tout quitter avec regret et amertume. Trouver une nouvelle demeure, un gîte accueillant où vous allez rencontrer des gens d’un dévouement extrême. Là, ils feront tout pour vous réconforter, veiller sur votre santé. Là ils feront tout pour vous redonner la joie de vivre, de revivre… Puis, là-bas aussi, vous rencontrerez des semblables à vous-mêmes. Ils deviendront sans nul doute des amis. Enfin, loin d’être seul et oublié, vous sentirez le fil de votre vie, qui tout en douceur, s’effilochera dans la quiétude de cette… « Maison du Mieux Etre » !

 

Toute chose à un commencement et une fin. Il en est de même de la vie. Alors, faisons que cette fin soit la plus clémente et la plus douce possible. Oublions bien vite les jours sombres et gardons dans nos têtes et nos cœurs, que tous les bons moments faits de joie et de lumière. A plus…

 

Fiat lux et lux fuit !  A la tribune, Pascal CHAMPVERT lance un appel aux forces vives des gestionnaires d’établissement «Il ne sert à rien de dépenser notre énergie à demander des moyens supplémentaires. Nous n’en aurons pas, car personne n’est en mesure de nous en donner. Alors faisons avec ce que nous avons et développons notre créativité ! ».

 

S’en suit le développement suivant : la prise en charge de nos aînés est un problème sociétal. La société n’a pas encore compris que le vieillissement de la population peut être une source de créations d’emplois, de débouchés économiques, d’avancées technologiques (domotique). Nous sommes encore sous le joug de l’âgisme… En tant que gestionnaires d’établissements nous pouvons contribuer à changer le regard que la société porte sur la vieillesse. Ouvrons nos établissements sur l’extérieur, faisons en sorte que nos établissements continuent d’être des lieux de vie. Développons les initiatives…

 

Parmi les initiatives figurent celle de Citoyennage, association, Loi 1901, dont les instances sont majoritairement composées de personnes âgées et dont le but est le maintient de la citoyenneté, de la libre expression et du libre arbitre, quel que soit l’âge et le handicap. Concrètement,  cela se traduit sur un territoire par des réunions de préparation au sein de chaque établissement, un colloque de deux ou trois jours dans un endroit convivial où des résidents des divers établissements se retrouvent pour traiter de thèmes ayant trait à la place de la personnes âgée dans la société d’aujourd’hui, la solidarité en établissement, la joie de vivre et les plaisirs de la vie en maison de retraite, etc… Durant ces colloques, on travaille, on discute, on rédige, on mange, on danse, on s’amuse, la vie quoi !


Treize heures. On nous annonce le repas. Tout est prêt dans le hall. Chaque exposant a dressé un buffet sur son stand. Chacun le même buffet. Ceci dit, très appétissant et bien garni. Je m’arrête à celui d’un spécialiste des produits pour diabétiques. Au milieu des stylos à injections, chaussettes et boites à aiguilles, trônent le saucisson, les verrines, les feuilletés, les pâtisseries et chocolats… Cocasse… Très cocasse…

 

Alors que je m’en amuse, un homme élancé se positionne à côté de moi et me demande si je sais comment est organisé le buffet. Cet homme, ne m’est pas inconnu, c’est Alain ROQUEJOFFRE, le sociologue… Le verre de rouge à la main, on fait connaissance. On ne se lâche qu’une heure plus tard après avoir arraisonné 2 mètres carrés de buffet, vidé une bouteille, et refait le monde des EHPAD. Je me sens euphorique, conscient d’avoir eu une des conversations les plus intéressantes de ma vie.


Quatorze heures, je retrouve ma place dans la salle. A la tribune, Louis PLOTON, professeur émérite de gérontologie à l’université Lumière -Lyon 2.


Son cri ? : "il faut mettre du luxe dans nos EHPAD !" Décidément, ça décoiffe ! "Il faut soigner la restauration, soigner l’apparence des locaux et de la structure. La vieillesse induit une très forte dépréciation de l’image de soi. Comment peut-on se sentir valorisé dans un environnement qui renvoie une image dévalorisante ?  L’institution doit donner des raisons de vivre plutôt que de se contenter de détecter la dépression. Il faut passer du « Quoi faire » au « Quoi penser»".


Prenant le relais, le Docteur Elisabeth QUIGNARD, médecin gériatre à l’hôpital de Troyes nous parle de la mort du résident, une mort en trois temps :

 

-          Exclusion de la vraie vie

-          Regroupement dans des établissements

-          Décès à l’hôpital.

 

En un an treize mille personnes âgées décèdent aux urgences à l’hôpital. Les résidents devraient pouvoir décéder à l’EHPAD mais les moyens sont insuffisants (seuls 14 % des EHPAD ont une IDE la nuit). Il faut aussi  former les personnels pour que les personnes âgées puissent mourir dans la dignité et dans les meilleures conditions possibles.

 

Michelle FONTANA, responsable formation de la Maison Centre de soins palliatifs de Gardanne témoigne :

 

"Notre maison, c’est 180 décès par an pour 24 lits. Mais c’est avant tout une maison ! Nous avons la cheminée, le chat, les poissons… La maison c’est une façon d’être, de travailler, basée sur le respect, la tendresse et la solidarité… L’art thérapie occupe une place très importante".

 

"Afin de soutenir et de souder l’équipe, nous développons une activité artistique pour le personnel. Celle-ci donne lieu à un spectacle une fois par an au Dôme de Marseille. A cette occasion, nous rendons hommage aux personnes décédées dans l’année. Le prix d’entrée ? Une bouteille de vin ! Eh oui ! Nous avons une cave…"


Après une courte pause, nous partons en Humanitude… Deux thématiques seront abordées dans le cadre du colloque : l’animation solidaire et la gastronomie holistique. En gros, des propositions pour répondre en pratique aux problématiques soulevées le matin.

 

Pour Philippe CRÔNE, auteur de «L’animation des personnes âgées en institution (Editions Masson 2003)» il faut déstructurer la structure. Pschitt les catégories ! La normalisation conduit à l’absurdité ! l’EHPAD parfait ?

 

- Rez-de-chaussée, les GIR 5 et 6 : accès direct, entrée et sortie de plein pied, totale autonomie

- 1er étage, les GIR 3 et 4 : autonomie contrôlée

- 2ème étage, les GIR 1 et 2 avec au dessus … le ciel en accès direct…

 

Cela peut aussi se décliner dans l’autre sens, avec les GIR 1 et 2 au rez-de-chaussée et le cimetière au sous-sol.

 

Trêve de plaisanterie, l’animation solidaire consiste (si j’ai bien compris) à prendre appuis sur les résidents les plus autonomes pour intégrer ceux qui en raison de leurs moindres facultés sont souvent laissés pour compte. Le but à atteindre ? Tous ensemble, et pas les uns d’un côté, les autres de l’autre…

 

Vous avez dit gastronomie holistique ? Sabine SOUBIELLE, formatrice IGM, nous parle du plaisir de la table, avec pour postulat que l’alimentation ne se résume pas à un problème de nutrition mais qu’elle intègre des notions de plaisir, de partage, de convivialité. Les outils ? Travailler les fondamentaux que sont le lieu, le service, la présentation… Sur ce dernier point, une série de diapos vient illustrer le propos. Sur le mur, s’affiche en opposition la problématique des repas moulinés, avec d’un côté la bouillie infâme et de l’autre les moulinés restructurés. Avec ces derniers, grâce à des gabarits, les étoiles sont dans l’assiette à défaut d’être sur l’enseigne. Ce n’est déjà pas si mal, même si l’on sent poindre à l’horizon l’asperge en tube et l’huitre moulée…


Dix sept heures, fin des interventions. Un cocktail est offert dans le hall. Désolé, ce sera sans moi, car un long trajet m’attend. C’est à nouveau la nuit, mais cette fois ci le brouillard est absent. La route me semble bien plus claire qu’à l’aller. Est-ce le sentiment d’avoir pris de la hauteur ? Je redescends vers le sud avec un bel élan. Dans l’habitacle, le GPS gueule et me supplie de ralentir. J’y consens à regret. J’ai trop hâte de retrouver ma structure, mes collègues, et de vous relater tout ce que je viens d’écrire. Participer à un tel colloque permet de se retrouver soi-même et d’affermir ses propres valeurs. A l’heure où nous sommes pris entre le marteau budgétaire et l’enclume du système, ce n’est pas si mal…


Pascal CORNIOT


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